COVID-19 en Mauritanie: la bataille est-elle déjà gagnée ?

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Le covid-19, semblerait-t-il être un cauchemar ? La pandémie a entrainé un nombre important de décès dans le monde entier, avec des mesures de confinement drastiques qui impactent profondément la vie quotidienne des millions de citoyens. Dans notre région, elle touche nos voisins proches, notamment le Sénégal, qui vient de passer la barre des 1000 cas avec 9 décès. Mais qu’est-ce qui se passe donc en Mauritanie ?

Ce blog est la suite d’un commentaire précédent, publié le 11 avril 2020 sur le site du BMJ Global Health. Un rêve s’envole : à la date du 29 avril, le pays vient d’enregistrer son 8 cas.Ceci après 20 jours de répit sans nouveau cas, et tenant en haleine toute la population se questionnant s’il s’agit d’un cas importé ou d’une transmission communautaire tant redoutée. Au 4 mai, il n’y a eu qu’un seul décès et un cas actif ; six patients ont été déclarée guéris. Au final le pays serait-il donc indemne relativement du covid-19 ? Ou est-ce que la situation actuelle est plutôt dû au manque de tests de dépistage (1759 tests ont été effectués sur une population de 4 millions habitants) ? Sommes-nous en face d’une situation de recrudescence des cas de contamination ?

Deux nouvelles mesures gouvernementales se sont rajoutées aux précédentes, à savoir le port de masque obligatoire pour le personnel du Ministère de la défense nationale et du Ministère de l’intérieur et de la décentralisation, ainsi que le dépistage systématique de toutes les personnes mises en quarantaine.

Sur les réseaux sociaux et aux coins de rues c’était la joie et l’effervescence : « La Mauritanie est le premier pays en Afrique à avoir zéro cas ». Les religieux réclamaient la réouverture des mosquées, surtout en cette période de ramadan, les commerçants souhaitaient redémarrer leur commerce sans limites et les jeunes aspiraient à reprendre les activités sportives du soir.

Pendant ce temps à Bababé, un district rural au sud de la Mauritanie, au bord du fleuve Sénégal, la population s’habitue peu à peu aux mesures restrictives. Elle essaie de développer une certaine résilience pour la survie quotidienne à travers des initiatives de solidarité, notamment la distribution de vivres, de kits d’hygiène, et de protection des enfants talibés (vivant et travaillant dans des écoles coraniques).

Il convient de rappeler que Bababé est l’un des cinq districts de la région du Brakna, au Sud-Ouest du pays, qui fait partie des régions les plus démunies avec une incidence de pauvreté de 43,3% contre 31% au niveau national[1]. Cette situation socio-économique précaire semble s’aggraver suite à l’impact des mesures restrictives sur les échanges commerciaux et le transport. De plus, le manque d’eau durant cette période, impactant surtout les plus pauvres, ne facilite pas le suivi des consignes cruciales en termes de contrôle du virus.

La quarantaine en milieu rural : une épreuve cruciale. Dix-huit personnes qui ont traversé la frontière Sénégalo-Mauritanienne, défiant les règles de restriction gouvernementales, ont été mises en quarantaine. Au sein de la communauté les commentaires vont bon train – « Ces gens l’ont mérité » – vu qu’ils n’ont pas suivi les mesures depuis le début. Ceux en quarantaine, des hommes et femmes, parfois avec des enfants de bas âge, ont dû subir la plus dure épreuve de leur vie, sans assistance psychosociale et loin de leurs proches ; et ceci pour une période prolongée à 21 jours, au lieu de 14, à cause de la délivrance tardive des tests de covid-19. Heureusement, aucune de ces personnes n’a été testée positive et tous ont pu regagner leur famille.

Cependant, les défis se multiplient. Malgré les dispositions prises à Bababé pour faire face au covid-19, telle que la mise en place d’un système de triage, la formation du médecin-chef et la réception de matériels de protection, la population a déserté les structures sanitaires par peur de contracter le virus. Ou est-ce que c’est par peur d’être mis en quarantaine ? Cette situation s’est aggravée par les rumeurs concernant l’arrivée de vaccins covid-19 qui seraient dangereux et mortels pour la population africaine. Malgré le fait qu’aucun cas n’ait été diagnostiqué à Bababé, les soins de santé primaires sont mis à rude épreuve dans un contexte sanitaire préalablement déjà fragile. Le covid-19 pourrait-il être à l’origine de « dégâts collatéraux » pire que la maladie elle-même?

Les initiatives communautaires continuent sur leur lancée. C’est dans ce cadre que les femmes de Bababé ont mis sur pied le projet ‘’Faandu Almudo’’ qui vise les enfants talibés afin qu’ils puissent être pris en charge en mettant à leur disposition un repas quotidien. Cette initiative communautaire a aussi une dimension sanitaire car elle impacte (même si indirectement) la santé nutritionnelle de ces enfants qui n’avaient plus la possibilité d’aller mendier le diner dans les maisons à cause du couvre-feu.

Le dispositif de veille et d’alerte précoce à base communautaire continue à faire ses preuves car il a été à l’origine de l’alerte de la majorité des traversées illégales au niveau de la frontière. Il permet aussi de s’engager dans une sensibilisation des communautés pour insister sur l’importance  d’avoir recours aux soins de santé dans les formations sanitaires en cas de besoin. Ces équipes communautaires sur le terrain manquent cependant cruellement de moyens logistiques et d’encadrement technique, empêchant leur travail. Au moment où les autorités continuent à préparer les différents dispositifs de contrôle et de prise en charge, les communautés essaient tant bien que mal faire face aux dures réalités.

 

Biographie

Dr Yahya Gnokane est médecin généraliste avec une expérience dans le domaine de la santé publique. Il travaille depuis 2018 comme assistant technique dans le programme AI-PASS dans le district de Bababé en Mauritanie.

Kirsten Accoe est sage-femme et experte en santé publique. Elle travaille au sein du Département Santé Publique de l’Institut de Médicine Tropicale d’Anvers depuis 2018 et est responsable pour le suivi scientifique du programme AI-PASS au niveau de deux districts.

Bart Criel est médecin généraliste, expert en santé publique, et professeur dans le Département Santé Publique de l’Institut de Médecine Tropicale d’Anvers. Il coordonne le suivi scientifique global du programme AI-PASS.

Intérêts concurrents

Enabel est l’Agence belge de développement responsable à travers d’une convention de délégation avec l’Union européenne de la mise en œuvre du volet d’appui institutionnel du Programme d’Appui au Secteur de la santé (PASS), financé par l’Union Européenne en Mauritanie dans le cadre du 11ème FED (Fond européen de développement). Enabel appuie actuellement techniquement le gouvernement mauritanien dans la lutte contre la pandémie du COVID 19. Enabel a un accord de collaboration avec le Département de la Santé Publique de l’IMT d’Anvers afin d’assurer le suivi scientifique des activités du PASS. Afin de limiter le risque de possible conflit d’intérêts, les trois auteurs de l’article ont toujours fait preuve d’un esprit critique rigoureux malgré leur implication dans le projet AI-PASS.

[1] Enquête Permanente sur les Conditions de Vie des ménages (EPCV), réalisée en 2014 par l’Office National de la Statistique (ONS)

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