COVID-19 en Guinée : mobilisation de la première ligne de soins au Sud et au Nord!

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Malgré la rhétorique en vigueur et l’expérience acquise dans la gestion de l’épidémie de la maladie à virus Ebola, la mise en pratique dans le système de santé guinéen des (dures) leçons apprises laisse encore à désirer. Bien que toutes les structures de riposte du temps d’Ebola soient encore en place,  le nombre de cas de COVID-19 est passé de 111 le 4 avril 2020 à 1710 le 4 mai. La capacité d’hospitalisation de l’Hôpital Donka (principal centre de traitement du COVID-19 du pays) est dépassée. Plusieurs patients ont passé le weekend du 25 avril dans les couloirs de cet hôpital, nécessitant l’aménagement d’autres lieux de soins. Le traitement est basé sur l’hydroxychloroquine + l’azithromicine.

La gestion de la pandémie reste centralisée, malgré la faible capacité d’accueil, de soins et de suivi des contacts du dispositif actuel.  Pourtant, les soignants des structures primaires et des hôpitaux de district sont mobilisables et peuvent contribuer au désengorgement de l’Hôpital Donka à Conakry, principal foyer de la maladie.

Avant notre blog de début avril , un seul laboratoire pratiquait la PCR. Aujourd’hui, 3 sont fonctionnels à Conakry, et 1 en province. Au lieu d’un seul lieu de prélèvements, il en existe aujourd’hui une dizaine. Des  laborantins sont en cours de formation. Avec le faible nombre de cas il y a quelques semaines, le délai dans la communication des résultats était de maximum 48 heures. L’affluence actuelle entraine des retards allant jusqu’à 3 jours et plus. Il n’existait qu’un seul centre de traitement début avril, à ce jour il y’en a  3, dont 2 à Conakry. L’aménagement d’autres sites est programmé. La mobilité des habitants entre préfectures étant considérable, la capitale est confinée depuis mi-avril. Pour sortir de Conakry, une autorisation conditionnée  par un test négatif au COVID-19 est exigée. Le port de masques rendu obligatoire depuis le 19 avril 2020 est strictement respecté, du moins quand les services de contrôle sont présents. Le conseil scientifique récemment mis en place a déclaré qu’une quarantaine complète était impossible à Conakry en raison de la pauvreté et de la promiscuité.

Parmi les 1710 cas de COVID-19 notifiés ce 4 mai  2020, on dénombre 450 guéris et 9 décès à l’hôpital dont des hauts commis de l’Etat : un ministre, un Président d’institution républicaine et des personnalités de l’administration publique. Ces décès ont amplifié les fake news et rumeurs comme quoi « le coronavirus  est fait pour les riches », mais ont aussi montré que personne  n’est épargné de COVID-19 et que chacun peut en mourir quel que soient ses moyens et  rang social.

D’autres problèmes liés à  COVID-19 sont observés. Les centres de santé et les hôpitaux sont confrontés à une faible fréquentation.  Le risque de contracter la maladie déterre les usagers à fréquenter les services de santé.  Même si des malades VIH et ceux avec des troubles mentaux continuent à fréquenter les centres de santé, ce n’est pas le cas pour les patients tuberculeux en rupture de médicaments depuis début avril. Une situation qui met à mal les médecins des centres de santé, menacés par des patients furieux, jusque-là compliants. La rupture serait due à la fermeture des frontières et à l’arrêt du transport aérien, mais des problèmes structurels sont pointés du doigt, en particulier le manque d’anticipation des commandes. Même l’ONG MSF jusque-là prompte à résoudre des situations d’urgence similaires, se trouve dans l’incapacité de satisfaire les besoins des structures qu’elle appui.

Bien que la gestion de l’épidémie soit excessivement centralisée, la première ligne de soins et son personnel polyvalent (médecins, infirmiers, sages-femmes et laborantins) se mobilisent. Des formations de formateurs sont organisées pour atteindre le personnel des centres de santé et des agents de santé communautaires. Des équipements de protection sont distribués au personnel soignant et les centres de santé les distribuent gratuitement à certaines catégories de patients: malades chroniques, personnes âgées avec comorbidités,… Des spots radios portant sur le coronavirus sont diffusés dans les radios locales en langue du terroir.  Les agents de santé communautaire encadrés par les soignants font du porte à porte pour informer les ménages. Avec l’appui des préfets et maires, certains ont installés des cordons sécuritaires à l’entrée des villes.

Une dynamique est également entretenue entre le Nord et le Sud par mail et Skype. Une trentaine de médecins généralistes guinéens échangent avec leurs homologues  dans 2 maisons de santé en France et une dizaine des maisons médicales en Belgique. Ces échanges génèrent un renforcement mutuel des stratégies d’intervention au travers des partages de documents et de pratiques : dépistage, suivi des contacts, organisation des soins, gestion du dispositif de confinement et collaboration hôpitaux et première ligne de soins. Ceci permet de rompre l’isolement des médecins installés en zone rurale guinéenne. Ces échanges constituent un soutien émotionnel devant la peur, le stress et le burnout.   Une vingtaine de patients souffrant du VIH/SIDA et sous traitement ARV en France, en Belgique, au Sénégal et en Côte d’Ivoire, mais actuellement en Guinée, ont été répertoriés par les médecins des centres de santé. Ces patients, présents en Guinée avant la fermeture des frontières, ont été insérés dans la cohorte que les médecins suivent, grâce à la flexibilité du  programme national de lutte le Sida et les Hépatites qui approvisionne leurs centres de santé.

Les médecins généralistes du Nord et du Sud surmontent les difficultés liées aux schémas de traitement (trithérapie) souvent différentes d’un pays à l’autre. Des substitutions d’ARV sont faites en concertation avec les spécialistes. La continuité des soins est également affectée par le confinement pour les patients sous ARV vivant à l’intérieur du pays mais suivis à Conakry. Des arrangements avec les syndicats des transporteurs de marchandises sont mis en place afin de convoyer les médicaments des patients.

La situation globale n’est pas reluisante. Mais la première ligne de soins, impliquée ou non par les autorités de santé dans la gestion de cette crise, occupe une place de choix en ce temps d’épidémie. Elle essaye, tant bien que mal, d’apporter des solutions accessibles et acceptables à leurs populations.

Biographie :

Abdoulaye Sow, médecin généraliste et de santé publique, Directeur de Fraternité Médicale Guinée et promoteur des services de santé de première ligne et de la Formation de médecins de famille en Guinée.

Bart Criel est médecin généraliste et de santé publique, Professeur dans le Département de santé publique de l’Institut de médecine tropicale d’Anvers, en Belgique.

Conflit d’intérêts : Aucun

 

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