Une première ligne des soins primaires oubliée face à la pandémie du COVID19 : le cas de la ville de Lubumbashi, République Démocratique du Congo

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La première ligne des soins, ligne de front, assure la fonction de premier contact, de coordination des soins sur la personne, d’interface entre la communauté et le système de santé, de mémoire et synthèse des informations, et de responsabilité sanitaire des populations. Représentée par les centres de santé, la première ligne des soins a un rôle central dans les systèmes de santé des pays qui fondent leur politique de santé sur les soins de santé primaires en Afrique subsaharienne, notamment la République Démocratique du Congo (RDC).

Le monde est actuellement touché par la pandémie du COVID-19. Le 10.03.2020, le premier cas de COVID-19 venu de la France a été annoncé à Kinshasa, ville-capitale de 10 000 000 d’habitants, par le ministre de la santé congolais. Le troisième cas d’un officiel congolais, venu aussi de la France, est décédé le 12.03.2020 à Kinshasa, créant une panique et une psychose générale à Kinshasa et en RDC, et plus spécifiquement parmi les autorités politiques. Initialement une affaire du ministère de la santé, le « COVID-19 » a fait décréter un Etat d’alerte avec imposition d’une observance des mesures et des pratiques de prévention de l’OMS par le Président de la République : lavage des mains, port des gants et de masque, s’écarter de plus d’un mètre d’une personne qui éternue ou tousse, éternuer ou tousser dans le pli du coude, etc.

L’augmentation du nombre des cas et des décès dans la ville de Kinshasa a fait décréter un Etat d’urgence, l’isolement de cette ville et la fermeture des frontières nationales. La situation a ainsi été vite récupérée par les autorités politiques à différents niveaux du pays (provinces, communes), laissant le ministère de la santé au second plan concernant la riposte au COVID-19. Aucune directive ni moyen de riposte ne sont encore transmis aux districts sanitaires. Les médias radiotélévisés et électroniques diffusent sans cesse des messages de prévention. Actuellement le pays compte 183 cas confirmés de COVID-19, 20 décès, neuf guéris, et cinq provinces touchées sur 26.

La province du Haut-Katanga a pour activités principales le commerce, les affaires économiques, et l’exploitation minière, qui font affluer des étrangers, tels les chinois. La ville de Lubumbashi, chef-lieu de cette province et surnommée capitale du cuivre, n’a pas encore enregistré de cas confirmé de COVID-19. Le Ministre provincial de la santé réuni régulièrement les cadres de la division et de l’inspection provinciale de la santé, les médecins chefs des districts (Zones) de santé, les membres des corps académiques et les partenaires en santé (ONG et privés) œuvrant à Lubumbashi, pour développer un plan de riposte au COVID-19.

Un comité multisectoriel de riposte a été constitué. Un confinement de deux jours (23-24.03.2020), décrété par le Gouverneur de la province, a été observé sous force des militaires et policiers à Lubumbashi. Ce confinement a été une occasion au groupe insurrectionnel Bakata-Katanga (sécessionnistes du Katanga, ndlr.) d’attaquer les villes de la province le 28.03.2020.

Les districts sanitaires et leurs équipes-cadres n’ont pas encore reçu des directives, des fonds, ni d’intrants pour riposter au COVID-19. Les outils comme les fiches de définition de cas, de directives, de triage des cas, de notification des cas, des arbres de décisions, des protocoles thérapeutiques, de référence des cas, et de constat de décès font défaut. Les médicaments, les masques, les gants, les tests de dépistage et les vaccins sont indisponibles. Les dispositifs de lavages des mains fabriqués localement, coûtent 25 à 40 USD, et sont placés à l’entrée de certaines formations sanitaires qui en disposent. Les masques coûtent 0.35 à 1.00 USD et sont portés de manière facultative.

La première ligne des soins semble ‘’oubliée’’ dans la riposte au COVID-19, comme l’illustre le cas du Centre de Santé Tshamilemba. Ce centre est l’unique formation sanitaire de l’Etat sur les cent que compte le District Sanitaire Tshamilemba, un des onze districts de la ville de Lubumbashi. Ce centre a 10 médecins, 15 Infirmiers et 3 agents administratifs, et tous ne sont ni formés ni protégés au COVID-19. Ces agents sans équipements spécifiques, ne savent pas le plan de riposte au COVID-19.

Le confinement ci-haut évoqués a dévoilé le problème d’affectation du personnel sanitaire urbain : aucun agent n’habite l’aire du centre de santé. Les agents qui étaient en poste la nuit de la veille du confinement se sont vus obligés de faire deux jours consécutifs au centre de santé sans être relevés, car tous les autres agents qui devraient les relever résident loin dans d’autres communes et que les routes étaient barrées par les militaires et les policiers.

Map of COVID-19 In Africa (from Africa CDC)
Map of COVID-19 In Africa (from Africa CDC)

La population de Lubumbashi vit la désinformation et la psychose. En plus d’autres problèmes sanitaires qui la tuent chaque jour, tel le paludisme, et du faible niveau socio-économique (vie avec moins de 1 USD/jour), la hausse des prix des denrées alimentaires et des biens de première nécessité défie la population. Les médicaments essentiels et génériques, qui venaient plus de la Chine et de l’Inde, sont devenus chers. Les cambriolages des maisons par des bandits à mains armées et la sensibilisation par des messages imprécis face au COVID-19 accroissent l’angoisse et la terreur dans la population. La perception populaire du COVID-19 est qu’il est un « sort démoniaque ».

Le vaccin contre le COVID-19 que l’on veut tester en Afrique est perçu comme « artifice pour éliminer les africaines ». La population estime qu’un tel vaccin devrait d’abord être testé dans les pays à forte létalité au COVID-19, notamment la France et l’Italie. Les acteurs politiques ont éclipsé et oublié la première ligne des soins dans la riposte au COVID-19, qui risque de rester pour longtemps. La vigilance face aux autres problèmes (famine, autres maladies meurtrières) et l’implication de la première ligne des soins peuvent renforcer la riposte au COVID-19 en RDC.

Biographie

Didier Chuy Kalombola est médecin, titulaire d’un diplôme de master en santé publique de l’IMT Anvers. Actuellement, il mène ses recherches sur le stewardship des systèmes de santé en milieu urbain.

Bart Criel est médecin généraliste et professeur dans le Département de santé publique de l’Institut de médecine tropicale d’Anvers, en Belgique.

Conflit d’intérêts : aucun.

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